CARNET DE DESSEIN

La reconversion professionnelle sans clichés

Contre éloge de l’échec – ou de la méritocratie new age

Dans ma reconversion professionnelle, tout ne se passe pas comme prévu. Ainsi, comme toi sûrement, je connais « l’échec », je viens de prendre une petite raclée à l’examen du barreau. Cela ne sera pourtant pas la débâcle, car tel un soldat -non encore tombé au combat- je sais que ce n’est qu’une déconvenue dans cette grande campagne qu’est la vie, cette pourtant grande pourvoyeuse de providence.

Certains parlerons cependant d’échec, terme lourd et laissant entrevoir le malheur, la dépression, etc. D’après une interview d’un philosophe se lançant dans le développement personnel il y a ceux qui s’en sortent, qui ont réussi leur travail de développement personnel, et il y a les « faibles ».

Ce discours, me semble aussi grotesque que politisé. Je me pose donc la question de savoir si le développement personnel, par l’éloge de l’échec fait entrevoir l’émergence d’un nouveau paradigme méritocratique ?

La redondante référence aux élites d’extraction populaire…

Sachez que la bérézina n’est pas la déroute mes chers amis ! Eprouvée comme les soldats de la « Grande Armée », je connaitrai pourtant le succès par mon esprit combatif et mon sens du sacrifice, hauts les cœurs ! Aussi, Rafael Nadal, Steve Jobs, Thomas Edison, J.K. Rowling ont tous connus de cuisants échecs avant de s’accomplir. Cependant, ils ont su combattre l’échec par leur résilience et leur pugnacité. Ils sont l’exemple que l’on peut s’en sortir même lorsque l’on n’est pas né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Peut-être ont-ils eu l’intelligence de se demander s’ils « voulaient passer le reste de leur vie à vendre de l’eau sucrée, ou changer le monde »[1]. Ainsi, voici les nouveaux symboles méritocratiques, internationaux, et de divers horizons : businessman, sportif, artiste, inventeur… Il y a en pour tous les gouts

…Confirmant que nous sommes les seuls maitres de nos vies

« Chacun est maître de son destin, c’est à nous de créer les causes du bonheur. Il en va de notre responsabilité et de celle de personne d’autre »[2]. J’en appelle donc aux lambeaux de cette sagesse millénaire, jusque-là conservée à l’état de tradition ! Les enseignements du Dailaï Lama, du sage et trépassé Lao Tseu ne se confondent-ils pas avec les mantras de Steve JOBS et de la contemporaine Oprah Winfrey. Tous les courants de pensées sont agrégés et comprimés en citations décontextualisées et responsabilisantes, balayant ainsi tous biais social, tous facteurs d’inégalités sociales, résumant l’échec ou la réussite d’une personne à sa volonté. Je suis sûre que vous aussi, lorsque vous faites face à un fiasco -sortons les grands mots ! -, vous ne vous laissez pas aller à la déception et entamez aussi un cantique véhément sur « l’Eloge de l’échec ». Sans rire, cela sent une « libéralisation » des discours.

Un discours confondant confrontant des élites déconnectées du peuple « vertueux » face à l’échec

Aussi, je croyais que le développement personnel était la vulgarisation de faisceaux de courants de pensées et de philosophie, grand mal m’en prenne. En lisant un article de journal classé à droite, je me rends compte que même les « philosophes » à succès éditoriaux s’essaient au style. Le grotesque risible du propos laisse entrevoir pourtant une dichotomie sociale en prenant en exemple des personnes issues de grandes écoles qui n’avaient jamais connu l’échec. Elles étaient décrites comme faibles. Il opposait ainsi l’élite, au peuple, certainement vertueux. Ainsi, feu l’ancien modèle méritocratique basé sur les reproduction sociale car « le succès peut endormir ». Celle-ci se baserait aujourd’hui sur sa capacité d’introspection et sa flexibilité afin de combattre l’échec. Cependant, un coup d’œil sur les startuppers ayant su rebondir après l’échec…ils sortent de ces écoles… Allez, regardez ! Ou l’éloge de l’échec, l’opium du peuple. Bref, on se fiche de qui ?

Seul l’emballage du discours méritocratique change

Ce « philosophe », issu de HEC et de Science Po, pourtant ouvert aux maux de ses contemporains, dit n’avoir jamais connu l’échec universitaire, mais éditorial, car ses livres n’avait pas trouvés lecteurs faute de compréhension…Faisait-il de l’humour ? Bref, sûrement comme Oprah Winfrey pourrait-on dire qu’il n’a jamais vraiment eu d’échecs dans sa vie mais « des leçons épouvantables » (…brrr). Son travail d’introspection consista, je suppose, à harnacher son propos à la déferlante sociale et idéologique qu’est le développement personnel. On doit apprendre à être un business-opportuniste tout de même dans ces grandes écoles.

Un discours confirmant ainsi la reproduction des élites

Ne nous mentons pas, je sors d’un établissement pas mal réputé, je ne crache pas dans la soupe. La vérité est que malgré tous les efforts fournis, près de 10 ans après la fin de mes études, je ne pouvais être prête pour ce round. Je n’ai rien contre le développement personnel à titre individuel, mais la reprise de ces concepts au niveaux collectif m’interpelle. Ce sont ces discours volontaristes, très libéraux, dont s’éprennent aujourd’hui des « philosophes » collaborant dans les mêmes établissement dont sont issues ces élites…L’éloge de l’échec ou la gestion de nos vie dans une culture individualiste. Ainsi, « Ne soyez pas prisonnier des dogmes qui obligent à vivre en obéissant à la pensée d’autrui »[3]…Hey, joli pied de nez Steve !

Le développement personnel, notamment par le recours à l’éloge de l’échec, impose la réussite personnelle et justifie les inégalités. Le dogme méritocratique se mâtine ainsi d’un néolibéralisme d’essence anglo-saxonne, les victimes de notre système social, économique et culturel inégalitaire étant les seules responsables de leur situation. Leur non-accomplissement serait ainsi dû à une non-réussite de leur développement personnel.

Vous pouvez aller plus loin dans votre développement personnel en lisant l’interview d’Eva Illouz dans Usbek & Rica coauteur de l’essai Happycratie, ou comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies.


[1] Steve JOBS

[2] Dalaï Lama

[3] Steve JOBS

Annabelle

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