CARNET DE DESSEIN

La reconversion professionnelle sans clichés

Mon adhésion à la nouvelle figure méritocratique de l’entrepreneur

Alors que la crise financière de 2007-2008 commençait à se propager, je passais des samedis soir insouciants en boite de nuit, en contrebas de l’Alhambra de Grenade. Peut-être au petit matin, étais-je à peine sonnée par les images de nus d’une splendide brune, affichées sur les arrêts d’autobus. Ainsi vaquais-je à mes futilités sans me rendre compte que la crise allait modeler mes ambitions et mon imaginaire professionnel.

Aussi, dans cette économie ralentie, si pour certains, moins diplômés, la création d’entreprise est un facteur d’insertion sociale, pour d’autres, elle est un rêve ou une ambition portée par un nouvel imaginaire commun.  La figure de l’entrepreneur, nouveaux symbole méritocratique incarne la liberté, l’aventure, mais surtout l’indépendance. 

L’entrepreneuriat, le nouveau rêve des jeunes cadres

J’ai bien étudié les mécanismes de ce crash et ses conséquences économiques et sociales durant mes cours. Cependant, sortant de mon université, labelisée « Grand établissement », je n’ai jamais vraiment eu de problème à trouver un emploi à Paris. Ainsi, élément privilégié de ce système méritocratique pouvais-je quitter un emploi sans trop de crainte de ne pas en retrouver. Mes diplômes attestaient ainsi de mes aptitudes, de mes efforts et de mes compétences. Aussi, j’allais pouvoir fournir l’armée de cadres moyens de la défense, et peut-être gravir les échelons hiérarchiques dans une société. Cependant, environ trois ans passèrent quand des insatisfactions commencèrent à poindre. Le constat en résultant étant que mon boulot ne laissait pas assez de place à l’imagination. Il ne laissait non plus place à la prise d’initiative.

Un idéal à l’attention des « multi potentiels » …

Peut-être que la naissance de ce nouvel idéal professionnel a été un peu aidé par les articles et les publicités Facebook que je vois fleurir depuis quatre-cinq ans. D’après celles-ci pour beaucoup, en proie à quelques interrogations, nous nous ignorions cependant. Aussi, au gré des articles, nous découvrons nous « zèbres » ou « multi potentiels ». Notre créativité et notre imagination seraient ainsi réprimés par l’environnement professionnel. J’ai l’impression que le nouveau représentant des aspirations assouvies est l’entrepreneur qui se caractériserait par sa prise de risques, l’esprit d’initiative, la force de conviction et la pugnacité. Ainsi, il serait animé par de fortes « soft skills »… Ces compétences que l’on n’apprend pas à l’école, ainsi, tout le monde peut devenir entrepreneur, être un self made man.

…Et répondant aux aspiration personnelles

Comme beaucoup, je suis réceptive à cette nouvelle définition de la réussite. Aussi, lorsque je lis sur une plaquette de la Direction Générale des Entreprises[1] que la création de sa boite émerge de la recherche d’une plus grande autonomie et d’un équilibre entre vie privée et vie professionnelle, je me reconnais. A la lecture de celle-ci, je rêve donc d’une slow life dans laquelle je pourrais slasher entre mes différentes activités indépendantes, bien évidemment, activités qui reflèteraient mes désirs et ma créativité. Je rêve d’avoir mon propre projet, de le voir grandir. Je m’imagine ainsi pouvoir utiliser mes compétences au service de mes ambitions, d’imprimer la pâte artistique ou professionnelle de mon individualité, enfin reconnue. Aussi je serait comblée d’avoir le temps de m’imprégner culturellement, de travailler dur tout en ayant le temps.

Une réalité étant cependant plus terre à terre

J’ai cependant eu la curiosité de regarder quelques chiffres. En 2018, près de 700 000 entreprises ont été créées en France, soit plus de 17% de plus que l’année précédente[2]. Cette forte hausse serait portée par la création de micro entreprises dans le secteur du transport notamment. Dès lors je repense à des discussions avec un amis d’amis n’ayant pas eu la chance de finir son parcours scolaire. Ce dernier créait sa micro-entreprises pour devenir chauffeur VTC. Je ne sais pas s’il associait le statut de micro-entrepreneur à la l’indépendance, mais je sais aussi, que pour lui, sans diplômes, il lui était difficile de trouver un emploi. La micro-entreprise était un moyen de s’extraire d’une précarité subie, les revenus allant croissant avec le nombre d’heures travaillées.

Une nouvelle figure méritocratique face au chômage structurel ?

Aussi, en lisant plus en détail la documentation de la Direction Générale des Entreprises, la recherche d’équilibre entre vie professionnelle et vie privée favorisant le développement d’activités choisies, revêtent en particulier la forme de micro-entreprises, portage salarial. Face à l’augmentation de la concurrence sur le marché du travail et la hausse des emplois précaires, oui la porosité entre le salariat et le travail indépendant est de plus en plus grande.  Parle-t-on bien d’entreprenariat choisi ? Parle-t-on bien de concilier vie professionnelle et vie privée ? Car de mémoire, un de mes amis, voulant son indépendance, a été en situation de portage salarial dans l’informatique, il devait travailler environ 10 heures par jour. Certes, rémunéré à la journée, il était mieux payé que les salariés, mais la pression reposant sur ses épaules de coordinateur technique était exponentielle. Pour rester à jour des connaissances dans les secteur, il devait de plus continuer à se former le soir et le week-end…ou une vie d’esclavage.

Figure pourtant rencontrée en soirée

J’ai aussi rencontré un vrai startupper à succès. Il avait créé sa boite aux sortir de son école, frais, sans a priori, et sans peur du risque. Son entreprise était son bébé, et comme un papa, ses nuits étaient très courtes. Cependant, comme un papa, il était fier de voir son bébé cité dans le magazine Forbes. Il incarnait pour moi le culot d’avoir osé, la liberté, l’indépendance. Il répondait à tous les topiques, à savoir ingénieur et geek, sûrement l’âme d’un aventurier, et j’en passe. Il incarnait le parfait portrait de l’entrepreneur dont je suis inondée de publicités sur Facebook. Cette figure-là existe donc.

Malgré tout, pourquoi le figure de l’entrepreneur me fait encore rêver ?

A la question pourquoi j’ai envie de croire à l’entreprenariat, je répondrai que je suis consciente que l’émergence de la figure de l’entrepreneur est le symbole d’un Etat qui ne peut pas tout, notamment fournir des emplois. Je suis consciente que s’installe subrepticement une nouvelle idéologie peut-être plus libérale. Je me rends compte que tout le monde n’a pas les mêmes armes dans la création d’entreprise. Aussi, je suis consciente que tous les doutes que je viens à l’instant d’énoncer sont susceptibles de froisser mes idéaux sociaux. Cependant, j’ai envie de croire, peut-être un peu naïvement, que je suis maître de mon quotidien professionnel, que j’ai la possibilité de mener mon propre projet, de le voir grandir et de trouver un sens à mon boulot…la réalisation, de façon plus vaste que des ratios de performances sur tableur Excel. De façon peut être un peu ingénue, j’aime aussi à penser que l’on peut s’extirper d’une condition sociale autrement que par des diplômes. Je n’ai pas envie de voir totalement s’effriter le ciment social.

Et toi, de quoi rêves tu ?


[1] L’entreprenariat, Faits et Chiffres, novembre 2017

[2] INSEE Première n°1734, janvier 2019

Annabelle

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Revenir en haut de page