• Vivre sa féminité quand on est atteinte d’un trouble bipolaire

    « Je suis une femme atteinte d’un trouble bipolaire et mon plus gros problème est de nourrir mon imaginaire relationnel »

    Charline est une amie, elle a 35 ans. Elle a choisi de témoigner de manière anonyme, ce qui ne l’empêche pas de faire preuve d’une grande force pour nous raconter ce que c’est que de vivre sa féminité quand on est atteinte d’un trouble bipolaire. Finalement, je crois qu’elle nous raconte les difficultés relationnelles lorsque l’on est une femme qui s’interroge beaucoup. Consciente de sa vision hétéronormée du désir, et des relations, je crois qu’elle cherche à briser ces chaînes. Si j’ai restructuré le texte pour une meilleure lecture, je lui ai laissé carte blanche pour écrire, voici son témoignage.

    Aujourd’hui je parle, car je veux libérer la parole. Mon témoignage est anonyme, car lorsque l’on souffre d’un trouble bipolaire on est encore vu.e avec curiosité, voire de la peur. Je me souviens d’une amie à qui j’avais avoué mon trouble, plus tard elle me dira s’être renseignée pour voir si mon état n’était pas dangereux pour les autres. Eh bien non, mon état est potentiellement dangereux pour moi, et moi seule. Les médecins disent que j’ai une bonne maîtrise de la maladie, car je sais dire quand ça va mal, je sais repérer quand je dois lever le pied. La bipolarité est classée parmi les dix maladies les plus invalidantes selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Et c’est vrai, j’ai dû quitter mon boulot parce que je ne supportais plus l’agenda d’un emploi de cadre, et en termes de relations sociales il y a des fois où je ne sais pas y faire.

    Comment sait-on que l’on est bipolaire ?

    J’ai été diagnostiquée bipolaire à 26 ans après une phase maniaque. A ce moment, la réalité se transformait en rêveries ou en cauchemars. La période était accompagnée d’hallucinations auditives et visuelles, mais je ne le comprenais pas encore. La réalité et rêveries se confondaient et c’était la première fois que je le vivais. C’est dur à expliquer. Au début, j’ai tout de suite senti que mon hospitalisation avait été un mal nécessaire, mais le diagnostic n’a pas été un choc. En effet, c’est avec le temps que je me suis rendu compte à quel point la maladie était invalidante.

    Comment vie t-on son trouble bipolaire ?

    Mon état alterne entre phases de mélancolie et phases d’euphorie. Mon état est stabilisé grâce aux médicaments que je prends tous les jours, les régulateurs d’humeurs, mais ça n’empêche pas de sombrer. Je dirais que j’arrive à gérer les états de mélancolie, mais le plus dur est de gérer les phases d’euphorie. Dans ces moments, je me sens toute puissante : j’ai une assurance excessive en moi, comme en pleine possession de ma féminité. C’est étrange comment confiance et féminité se mélangent chez moi…mais tout ceci est un leurre. En effet, le problème est que durant ces phases je remarque que je confonds confiance en moi et relations à risques. Le médecin m’a dit « Vous vous mettez en danger ».

    Comment accepte t-on le fait d’être bipolaire?

    J’ai pu rester des mois, voire des années sans relations. Je me renfermais, car je me sentais nulle. Je pense que j’ai mis autant d’années à accepter le diagnostic, autant d’années à me demander « que peut-on me trouver à moi qui ai besoin d’une béquille chimique ». En fait, je me sentais amputée dans mon être. Avec le recul, je me dis que ce n’est pas rationnel. En effet, je pense ne pas être trop bête, ne pas être trop repoussante, et je pense que mon humour peut faire des ravages ! C’est assez étrange, mais tout a changé quand j’ai décidé de quitter Paris, et de retourner dans ma ville d’origine.

    L’acceptation de cette maladie psychique exclue-t-elle les excès ?

    Le travail d’acceptation de soi a été long. Quitter Paris et mes repères depuis plus de dix ans a été difficile. Cependant, je me suis dit « après tout ce que tu as vécu, la vie est courte, vas-y kiffe ». J’ai été dans le kiff à fond et cela s’est traduit par une consommation de relations excessive. Je buvais, et je ne me maîtrisais pas. Il fallait que je couche avec un homme, une voire plusieurs fois par semaine…avec des personnes différentes. Ce n’est pas tant le rapport sexuel qui m’apportait du plaisir, mais l’impression de toute-puissance : celui de choisir avec facilité de coucher ou non. Par chance, la plupart des relations se sont bien passées…mais elles me confortaient dans une relation passive.

    En fait les excès sont relationnels si je comprends bien ?

    En effet, ce dont je ne me rends pas compte dans ces moments-là, c’est qu’à la fois désirée, et honnie. Je suis comme à la disposition du fantasme d’un autre. Je me suis rendu compte que je ne vivais pas ma sexualité, jusqu’à rencontrer un partenaire un peu plus sérieux. Il m’a demandé « si tu n’es pas un peu plus active comment veux-tu connaitre ton plaisir ». Cette phrase m’a fait poser beaucoup de questions. Et je me dis que je ne suis pas la seule. Je crois que mon inconscient est imprégné par tout ce que l’on voit dans les médias, et par mon éducation aussi. Je me rappelle que petite j’étais turbulente on me rabâchait l’importance « de ne pas me faire remarquer ». Ca remonte à l’adolescence. Lorsque j’étais adolescente on m’a souvent dit à que j’étais belle, jamais à quel point ce que je pouvais dire ou faire était valable d’intérêt…ça marque.

    Des excès motivés par un imaginaire hétéronormé

    En fait, je crois que durant mes phases d’euphorie, la toute-puissance que je ressens, cette confiance en moi incontrôlable est nourrie par des imaginaires hétéronormés. Dans ces moments, mon inconscient me rappelle à quel point il est important dans cette société de se sentir belle et de pouvoir jouer avec le désir masculin. C’est un comportement de personne dominée en fait. La liberté et la confiance seraient de choisir en conscience une sexualité respectueuse de mon imaginaire…mais quel est-il au fait ? Je me sens perdue quand je me pose cette question.

    Je suis une femme atteinte d’un trouble bipolaire et mon plus gros problème est de nourrir mon imaginaire relationnel.

    Charline

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